Délit d'injustice : un homme sans importance

10. Tribunal 4ème séance.



Quand l’audience reprit, la figure de l’accusé était pâle, ses traits plus tirés que d’habitude, visiblement marqués par l’aspect et le sens que prenaient les faits vus dans le miroir du scepticisme. Les juges et les jurés paraissaient mal à l’aise, incommodés par la chaleur de cette fin d’été. Seul l’avocat général était égal à lui-même avec l’ombre d’un ironique sourire au coin de la bouche. Le juge prit la parole.
- Monsieur Durieu, j’espère que vous êtes calmé. Avez-vous un commentaire à faire sur le témoignage de votre élève ?
Durieu se leva lentement, se concentra un instant :
- Quand Benoît dit que Marie m’avait embrassé, il a raison, mais je veux que l’on se comprenne bien. Marie est une élève aussi sensible qu’intelligente. Durieu se tourna vers l’avocat général : elle a cru qu’elle me devait quelque chose pour l’avoir soignée et pour m’avoir involontairement griffé. Elle m’a spontanément fait une bise sur la joue. Devais-je la repousser au risque de heurter sa sensibilité ? Non, j’ai fait comme si c’était tout naturel et d’ailleurs, ça l’était.
- Nous allons maintenant entendre monsieur Lavergne, psychiatre qui a examiné l’accusé à la maison d’arrêt de Bonneville. Greffier, faites entrer.
- Vos nom, prénom, âge et qualité ?
- Je me nomme Lavergne, Edouard André Lavergne. J’ai quarante neuf ans et je suis psychiatre.
- Monsieur Lavergne, quelles sont les conclusions que vous avez tirées de vos examens ?
- Tout d’abord, je dois dire que l’accusé ici présent s’est prêté de fort bonne grâce aux tests que je lui ai fait passer. Il connaissait déjà le principe de quelques-uns uns comme le T.A.T, le Rorschach...
- Monsieur Lavergne, n’entrez pas dans des détails que nous ne comprendrions pas. Passez directement à vos conclusions.
- Bien, je vais essayer de parler simplement. Je peux dire que monsieur Durieu est un homme d’une intelligence au-dessus de la moyenne, tempérée par une tendance paranoïaque marquée et une grande émotivité refoulée. Oui, cet homme est un émotif qui a appris à cacher ses émotions. Son émotivité peut s’exprimer de deux façons apparemment antagonistes : il peut soit se replier sur lui-même et se désintéresser complètement de son environnement socioprofessionnel, quelles qu’en peuvent être les conséquences, soit au contraire, mais beaucoup plus rarement cependant, il peut littéralement exploser et devenir capable d’imposer ses vues sans argumenter, voire contre toute logique. Monsieur Durieu se situe dans le groupe des personnes vindicatives. Comme beaucoup de paranoïaques, il n’oublie jamais ce qu’on lui fait, ni en bien, ni en mal, notions manichéennes qu’il possède de façon hypertrophiée. Cela est probablement dû à une grande réceptivité et aussi à une éducation sévère à dominante masculine si l’on peut toutefois caractériser ainsi la rigueur éducative. Il est capable de supporter, voire de s’imposer les contraintes les plus dures pour arriver au but qu’il s’assigne. C’est un homme qui n’accepte les idées des autres qu’après les avoir passées dans le crible de sa logique, mais quand il a admis quelque chose, cela devient pour lui une vérité, un principe intangible qu’il s’efforcera de toujours de défendre ou de mettre en application.
- Pensez-vous que l’accusé soit capable de violences envers un enfant ?
- C’est possible mais relativement peu probable. Il faudrait d’une part que l’enfant s’entête et refuse obstinément la logique de l’adulte et d’autre part que l’enjeu soit très important, transcende en quelque sorte ses principes de respect de l’autre.
- Estimez-vous que l’accusé est responsable de ses actes et accessible à une sanction ?
- Je considère que Monsieur Durieu est totalement responsable de ce qu’il fait et j’ajouterai qu’il est capable d’assumer, et d’assumer seul ses actions et leurs conséquences. Je pense que c’est un homme qui ne fuit pas ses responsabilités, s’il considère qu’il en a.
- Monsieur l’avocat général ?
- J’ai une question à poser au témoin. De quelle façon l’accusé se comporte-t-il vis à vis du sexe opposé ?
- Je dirais que, conformément à ce type de personnalité, chez lui, les sentiments comme les émotions sont exacerbés. C’est un homme, comment dire... peu enclin au papillonnage, un idéaliste perfectionniste. Je dirai que c’est l’homme d’un seul amour, totalement fidèle, qui se donne sans compter et attend la même chose de... du partenaire. Ai-je répondu à votre question ?
- Pas tout à fait. Est-ce qu’un homme comme lui est sujet à des pulsions sexuelles et comment les résout-il ?
- Tout d’abord, pour autant que je puisse en juger, l’accusé est hétérosexuel. J’ai noté aussi qu’il est encore très marqué par les tendances éducatives reçues, à savoir qu’il est malséant de parler des choses du sexe, que celui-ci ne se conçoit que dans le cadre d’une relation durable, sans pour autant qu’elle soit avalisée par la religion ou la société. Les pulsions sexuelles qu’il ressent sont donc refoulées puisque sans partenaire attitrée.
- Est-ce que ce refoulement chez un célibataire ne finit pas par « exploser » entre guillemets ?
- Chaque homme résout ce problème à sa façon. Prostituée, partenaires épisodiques, onanisme...
- Viol ?
- Possible, oui, puisque que cela arrive quelquefois mais fort heureusement bien peu d’hommes en arrivent à cette criminelle extrémité.
- Merci, c’est tout.
- Monsieur Durieu ?
- Oui. Monsieur Lavergne, vous avez dit que j’étais un idéaliste, définition que j’accepte volontiers. Pensez-vous qu’un idéaliste puisse aller jusqu’à tuer ?
- L’histoire de France et du monde est pleine de rois, de dictateurs, de dirigeants qui ont déclenché des guerres, des massacres, des épurations avec comme seule motivation la société idéale dont ils rêvaient. L’idéal est le meilleur ou le pire des rêves selon les moyens qu’on se donne pour s’en rapprocher.
- Mais vous avez dit aussi que j’étais perfectionniste, cela ne cadre pas avec l’horrible crime dont on m’accuse.
- Un perfectionniste, exigeant pour lui-même veut aussi donner une image parfaite de sa personne, il est donc capable de dissimuler aux yeux des autres et parfois aux siens propres des actions réalisées sous l’emprise de pulsions irrésistibles qui ne cadrent pas avec cette image.
- Plus de questions monsieur Durieu ? Non ? Bien.
Mesdames et messieurs les jurés, l’accusé, fidèle en cela à son système de défense, n’a pas voulu citer de témoins à décharge ou de témoins de moralité. Usant de mon pouvoir discrétionnaire, pour mieux cerner la personnalité du prévenu, j’ai convoqué à la barre monsieur Lachenal, un camarade d’étude de l’accusé. Greffier ?
Le greffier ouvrit la porte donnant sur la salle d’attente réservée aux témoins.
- Monsieur Lachenal je vous prie...
- Avancez jusqu’à la barre, monsieur Lachenal.
Un homme d’une trentaine d’année s’avança, regarda avec tristesse vers le banc des accusés.
- Bonjour Jean, désolé de te voir là.
- Monsieur Lachenal, ne parlez pas à l’accusé. Après avoir prêté serment, vous pourrez répondre aux questions de monsieur Durieu si celui-ci décide de vous en poser. Déclinez vos nom, prénom, âge et qualité.
- Lachenal Denis, vingt neuf ans, instituteur à Annecy.
- Monsieur Lachenal, vous êtes un camarade d’études de l’accusé ?
- Oui, absolument. Nous étions dans le même lycée d’Annecy de la sixième à la terminale. A cette époque, le lycée commençait à la sixième. Puis nous sommes rentrés en même temps à l’I.U.F.M.
- On peut donc dire que vous vous connaissez bien ?
- Je le crois, oui. C’était mon meilleur ami. Nous nous sommes un peu perdus de vue à partir du service militaire.
- Dites-nous comment était monsieur Durieu à cette époque là.
- Jean a toujours été un bon copain et un bon élève. Il obtenait d’ailleurs de meilleurs résultats que moi. Nos professeurs disaient qu’il était intelligent, méthodique, opiniâtre et travailleur. C’est du moins ce qu’ils écrivaient dans son bulletin trimestriel. Il ne trichait jamais en classe mais n’hésitait pas à prêter ses copies à un copain en retard dans son travail. Il a toujours aimé rendre service.
- Moralement, comment était-il ?
- Honnête, droit, il était d’une fidélité sans faille. Le seul défaut que je lui connaisse, c’est une certaine susceptibilité. Il ne supportait pas la moquerie.
- Monsieur l’avocat général ?
- Oui. Monsieur Lachenal, vous dites que Durieu était votre meilleur ami et sur ce plan, vous n’avez rien à lui reprocher, mais comment se comportait-il avec les autres ?
- Je l’ai dit, il était disponible et ne refusait jamais de rendre service.
- Vous avez vécu ensemble l’âge de la découverte. Ce que je veux savoir, c’est comment il se comportait avec les filles.
- Avec les filles ? Lachenal se tourna vers l’accusé d’un air gêné, mais l’avocat général pressa :
- Répondez s’il vous plait.
- Jean était parfaitement normal. Il a eu une petite amie pendant deux ans.
Il m’avait confié qu’il espérait se marier avec elle dès la fin de son service militaire.
- Cela ne s’est pas fait, pourquoi selon vous ?
- Je ne sais pas si je dois répondre...
- Je vous rappelle votre serment, monsieur Lachenal.
- Un jour, peu avant la fin de nos études, il m’a dit que tout était fini entre elle et lui.
- Avez-vous une idée de ce qui s’était passé ?
- Quand je l’ai questionné, Jean m’a dit laconiquement : « incompatibilité d’humeur ». Je sais qu’il en a beaucoup souffert et je ne l’ai plus jamais vu avec une fille par la suite. Il m’a demandé de ne jamais plus lui parler de Monique.
Durieu se leva d’un bond :
- Denis !
- Excuse-moi Jean… mais je crois que c’est pour ton bien. Je sais que tu n’as rien à te reprocher, tu as toujours été « réglo » avec tout le monde. Quand tu as rompu avec... elle, tout le monde a pensé que c’était mieux pour toi, il n’y avait aucune chance pour que ça marche, vous deux. D’ailleurs...
- D’ailleurs quoi, monsieur Lachenal ? Parlez !
- Et bien... comment dire... euh... la personne en question préférait en réalité les filles, comme la suite l’a démontré.
- Vous voulez dire qu’en fait son amie était une lesbienne ?
- Elle ne l’était apparemment pas au début de leur relation. C’était une fille vive, piquante, plutôt mignonne. Nous, je veux dire ses autres copains et moi, nous avons été sidérés d’apprendre cela.
Durieu se leva, furieux.
- Denis, tu n’as pas à répondre à ce genre de questions qui n’ont rien à voir avec l’affaire.
Monsieur le juge, je proteste avec la plus grande véhémence contre les méthodes et les questions déplacées de l’avocat général.
- Je désire simplement mettre en évidence et faire remarquer à la cour et au jury l’état d’esprit de l’accusé par rapport au sexe opposé, relations ambiguës voire conflictuelles qui visiblement le gênent puisque plusieurs fois déjà il a tenté d’éluder le sujet. Or le fond de l’affaire est dans ce conflit entre les pulsions sexuelles normales chez un adulte en pleine santé et la répulsion que lui inspirent les femmes, suite au traumatisme subi. Ne pouvant s’assouvir de façon normale, Durieu a abusé de sa position d’autorité pour circonvenir puis forcer une malheureuse enfant avant de la tuer pour échapper aux conséquences de son acte...
- Mais c’est indigne, c’est honteux, cet homme est un malade, un dangereux manipulateur ! Ne le crois pas Denis, ne le croyez pas messieurs-dames, je vous en supplie. Tout ce qu’il dit est faux, archi-faux. Je suis innocent. C’est un piège, une machination. Pourquoi faites-vous ça, pourquoi ?
- Calmez-vous, monsieur Durieu. Mesdames et messieurs, avez-vous des éclaircissements à demander au témoin ? Non ? Alors la séance est levée. Elle reprendra à 14 heures par les réquisitions de la partie civile. Monsieur Durieu vous devrez présenter ensuite votre propre plaidoirie ; essayez de mieux préparer votre défense que vous ne l’avez fait jusqu’ici.