L'élite de la Nation5. Installation.
Sous la férule du surveillant qui, à considérer son visage fermé et son regard éteint, semble s’ennuyer prodigieusement, le groupe des nouveaux rassemble ses bagages et se dirige vers la “ciragerie”, petite salle carrée donnant sur le palier du rez-de-chaussée, face à l’escalier de montée. Deux des murs sont meublés de casiers de bois numérotés, occupés pour la moitié d’entr’eux par une caissette supportant une paire de chaussons. Il règne dans ce local une odeur d’une violente mixité.
- Vous installez votre nécessaire d’entretien dans le casier correspondant au numéro qui vous a été attribué et qui, soit dit en passant, doit figurer sur toutes vos affaires, dit le pion d’une voix monocorde. Vous laisserez vos chaussures et mettrez vos pantoufles avant de monter avec vos bagages.
Dominique ressort sur le palier et tente d’extraire la boîte et le journal enveloppant ses chaussons du fond de la valise. Ce n’est pas une mince affaire ! Le reste du trousseau, soigneusement repassé par sa mère la veille au soir, y gagne quelques plis non souhaités.
Un large escalier tournant, aux marches de chêne, conduit à l’immense dortoir divisé en trois parties par deux longues cloisons de bois. Chaque travée comporte une vingtaine de lits séparés au niveau de la tête par autant d’armoires en contreplaqué verni.
- Vous êtes dans la première allée, là, côté cour. Choisissez votre pucier et faites votre lit. Vos frusques dans votre armoire et la valise dessus. Dans une demi-heure, tout le monde en bas: le repas est à sept heures ! Et n’oubliez pas de repasser par la ciragerie.
Sur ces paroles d’une haute tenue éducative, le surveillant, tirant “la Dépêche de l’Aisne” d’une poche de sa veste s’esquive dans son box de fonction et, sans ôter ses chaussures, s’allonge courageusement sur son lit.
La grande salle à manger, meublée d’une quinzaine de tables rondes à six places, se trouve au rez-de-chaussée, sous le dortoir.
Quand les “première année” se présentent, guidés par le surveillant, les tables les mieux placées sont occupées. Les “anciens”, goguenards, dévisagent les arrivants. Les quolibets fusent :
- Ah ils sont rapides, les bleus cette année...
- On va peut-être bien manger avant dix heures !
- Nous voilà bien montés avec de telles recrues...
- On va rien pouvoir en tirer...
- Ça dégénère ! Ça dégénère...
Gênés, les nouveaux s’installent rapidement. Les six issus du Cours Complémentaire de La Capelle se mettent ensemble. Dominique, seul admis du collège de Chauny, se retrouve avec Gutry le major, deux de Saint Quentin, un de Bohain et un de Soissons.
La femme de service entre dans la salle à manger en poussant la porte battante de la cuisine avec un chariot métallique à trois niveaux portant les plats fumants.
Sur les toiles cirées des tables des anciens, les mains commencent à frapper, d’abord doucement. Un roulement naît qui va en s’amplifiant jusqu’à devenir vacarme puis tintamarre.
Un “troisième année” se lève, monte sur sa chaise et tend les bras vers l’avant, comme un chef d’orchestre réclamant le silence et l’attention de ses musiciens. Dominique reconnaît un de ses bousculeurs de l’après-midi.
- Et pour changer des menus de l’an dernier, qu’est-ce qu’on mange ce soir ? clame-t-il en montant la voix.
A nouveau les poings frappent les tables, faisant vibrer verres et assiettes, rythmant la réponse du choeur des normaliens :
- Des ! Pommes ! Au ! Lard !
Un rire homérique d’autosatisfaction secoue l’assemblée.
Les nouveaux se regardent, interloqués, sans oser rire ni manifester.
Autour de la table, les visages enfin se décrispent.
- Bon, les gars, on fait connaissance ? Moi je m’appelle Gutry, je viens du Cateau-Cambrésis.
- Moi, c’est Yves Delval, de Soissons. Dis-moi, Le Cateau, ce n’est pas dans l’Aisne que je sache !
- C’est vrai, mais tu sais qu’on peut se présenter dans le département de son choix. J’ai choisi Laon parce que j’ai de la famille en ville et quand je viens en train, c’est direct.
- Moi, je m’appelle Dauchez, Jean-Claude Dauchez, de Bohain. D’accord sur ce que tu dis mais tu seras obligé d’être “instit.” dans l’Aisne !
- Tu as raison, mais ça ne me gène pas. Et vous, vous venez d’où ?
- Devalois Dominique, du collège de Chauny.
- Rosmann Jacques, de Saint-Quentin.
- Maillard Christian, de Saint-Quentin aussi.
- Vous êtes de Saint-Quentin ? Alors vous connaissez peut-être une certaine Marie-Jo. C’est une petite brune sympa, avec des yeux bleus très clairs. Est-ce qu’elle a réussi le concours ? s’enquiert Dominique, pour meubler la conversation.
- Je crois que je vois qui tu veux dire, répondit Rosmann. Non, elle a raté.
- La pauvre... C’est ta poule ? demande Maillard.
- Mais non, qu’est-ce que tu vas chercher ! On s’est rencontrés dans le train la veille du concours. On a un peu discuté, c’est tout !
- Vous connaissez des gens dans les autres promotions, vous ? demande Delval le Soissonnais. Moi, je me sens un peu perdu. On était quatre de mon collège à se présenter et je suis le seul admis, de justesse d’ailleurs.
- Pareil pour moi, répond Dominique. On était cinq de Chauny à tenter le concours. Il n’en reste qu’un... et je suis celui-là, ajoute-t-il avec un petit sourire entendu.
- En revanche, il en est entré six de La Capelle, ce sont ceux qui sont à la table là-bas, reprend Gutry avec un geste du menton. Dans leur Cours Complémentaire, ils s’entraînent spécialement en vue du concours, ils bossent les “annales” toute l’année, alors forcément il y a des résultats.
- Ce n’est pas étonnant ! reprit Rosmann. Dites, je change de sujet, il paraît qu’il y a du bizutage dans les E.N. Vous êtes au courant ?
- Il paraît, mais pour l’instant, rien à signaler !
- Eh bien moi, tout à l’heure, quand je suis arrivé, au moment où je poussais la porte donnant sur la cour, je me suis fait bousculer par deux anciens qui voulaient que je les laisse passer.
- S’ils ne font que des trucs comme ça, ce ne sera pas bien méchant, commente Maillard.
Delval prend la parole :
- Mon frère est sorti de l’Ecole Normale il y a cinq ans. Il m’a dit qu’il a été vachement bizuté, mais je ne sais rien de précis.
La femme de service revient avec son chariot. Elle dépose une corbeille de pommes sur chaque table ; s’arrête plus longuement à celles des nouveaux.
- S’il vous plaît, à la fin du repas, vous serez gentils d’empiler les assiettes et de rassembler les couverts dans celle du dessus, répète-t-elle.
- Oui madame, pas de problème !
- Madame ! Non, pas de madame ! Les autres m’appellent Mémé, vous pouvez faire pareil.
- D’accord Mémé.
- Tenez, voici votre dessert mes petits.
- Après les pommes au lard, les pommes en l’air, plaisante Dauchez. Il y a un thème dans ce repas !
Le rire des bleus est couvert par un grand bruit de chaises remuées. Comme obéissant à un signal, les anciens se lèvent tous en même temps et gagnent la sortie. Ceux de “deuxième année” les imitent, plus nonchalamment.