VALENTIN ET LA GRANDE REUNION

14. Les autres mecs.

À la table de Tony, vin blanc de Savoie aidant, le verbe était haut, les rires bruyants, la surenchère omniprésente. La conversation portait sur les voitures.
— Moi, j’en suis à ma troisième bagnole, se vanta Romuald.
— Tu roules dans quoi ? questionna Alexis.
— Une Laguna, deux litres, à peine cent-cinquante mille kilomètres.
— C’est ce tas de tôles à côté de mon quatre-quatre ? se moqua Clément.
— Elle a bien deux ou trois petits pets mais elle roule super, j’ai fait des pointes à cent-soixante-dix sur l’autoroute. Tu peux t’aligner avec ton quatre-quatre ? C’est quoi d’abord comme marque ?
— Une Fiat Panda troisième génération version cross. Comme je bosse en station l’hiver, il me fallait une bagnole qui grimpe aux arbres.
— Ouais, ben c’est un tout petit truc ta guinde, t’as pas intérêt à avoir une famille nombreuse !
— M’en fous, suis pas marié.
— On ne joue pas dans la même cour mon vieux, moi j’ai un quinze tonnes pour le boulot et une BMW pour la balade. C’est d’ailleurs surtout Morgane qui s’en sert.
— Hein ? La Morgane ? s’étonna Adrien, vous êtes ensemble ?
— Ben ouais, tu débarques ?
— De Chambé, je bosse à Carroufe. *
— Tiens, comme Morgane !
— Elle bosse aussi à Chambé ?
— Ah non, en ville. Elle est cheffe de rayon de supermarché : secteur vins, bières et alcools. À propos… Patron ! C’est la sécheresse ! hurla Tony en soulevant deux bouteilles vides, apporte-nous leurs deux grandes sœurs.
— Le quinze tonnes que tu conduis, il est à toi ? voulut savoir Alexis.
— Ben ouais, j’suis mon patron.
— Tu transportes quoi ?
— Tout ce qu’on me demande de transporter. Là je reviens d’Espagne, d’Almeria en Andalousie avec un chargement de fruits et légumes pour Rungis.
— Tu ne peux pas faire ça d’une traite. Tu dors à l’hôtel ?
— Ben non, j’ai une chouette couchette dans ma cabine. Même que c’est bien pratique des fois avec une belle auto-stoppeuse, Hé pas un mot à Morgane, hein ?
— Pour qui tu nous prends ? On n’est pas des Valentin, affirma Romuald.
— Qu’est-ce qu’il a encore fait celui-là ? demanda Lucas.
— Quand on était au lycée, il a dénoncé des copains aux flics, tout ça parce qu’ils dealaient un peu de beuh, expliqua Clément.
— Ah le salopard ! À sa façon de faire le malin, je me suis toujours douté que c’était une balance, épilogua Adrien. Il ne l’emportera pas au paradis, moi je vous le dit !
— Ça serait bien qu’on puisse lui donner une bonne leçon à celui-là, espéra aussi Lucas.
— Et l’autre là, le Gilles, il paraît qu’il vend des bouquins. Il n’est pas près de me voir dans sa boutique, çuilà, commenta Romuald. Et il paraît que sa meuf, la Lucie, elle est prof ! La totale quoi !
— Il paraît aussi que le petit binoclard est marié, avec la nunuche à côté de Mathilde à la table là-bas, ajouta Alexis, histoire de parler lui aussi.
— Ne cause pas si fort ! Il paraît qu’il a des supers oreilles et que c’est un malin, expliqua Alexis. Il t’a bien eu avec sa charade, hein Tony ?
— C’est un p’tit connard qui fait le kakou quand ses copains sont là pour le défendre, fit Tony, mais si je le rencontre dans la rue, je l’étends d’un revers de main.
— Les deux bons en gym, qu’est-ce qu’ils deviennent ? voulut savoir Lucas.
— Olivier Chanat est marié avec la Margot Chevril. Oui, celle qu’on appelait la pute, il bosse dans la tonte de pelouses et les plantations, expliqua encore Alexis. L’autre, le grand costaud, j’sais pas trop.
— Florian Marlin ? Il est mono de ski l’hiver, guide de rando l’été et il a des parts dans un club de muscu en ville, déclara Clément. Je le vois des fois quand il passe à ma remontée mécanique avec son groupe de skieurs.
— Celui qui se croit plus malin que les autres, le Valmont, qu’est-ce qu’il fout dans la vie ? s’enquit Lucas.
— J’lui ai demandé quand il est arrivé. Il m’a dit qu’il est journaliste.
Un tintement de verre frappé avec le dos d’un couteau de table réclama l’attention et le silence. Amandine prit la parole :
— Demain, j’organise une petite rando au lac de Tardevant. Même pas deux heures de balade, pique-nique au bord du lac. Ceux qui veulent participer viendront s’inscrire pour que je commande les sandwichs au cuisinier ainsi que les boissons.
— Il y aura du pinard ? tonitrua Tony.
— Oui, si c’est toi qui le portes. Pensez à bien vous chausser et à prendre un pull.

* De Chambéry, je travaille à l’hypermarché Carrefour.