Il était six heures du matin. Un léger grattement sur la porte de la chambre alerta Valentin qui, avec d’infinies précautions, replaça Emily qui n’avait pas bougé dans une position allongée sur le flanc gauche. La jeune femme dormait d’un sommeil profond. Il se leva sans bruit de sa chaise et alla ouvrir. C’était Lucie.
— Comment va-t-elle ?
— Elle est réchauffée, elle dort profondément.
— Et toi ?
— Pas fermé l’œil. Gilles est réveillé ? Tu peux lui demander de descendre ? Nous devons nous occuper de la voiture d’Emily.
— Je remonte le prévenir.
— S’il te plaît Lucie, avec Eva, vous pouvez me relayer près d’elle ?
— Bien sûr. Rassure-toi, nous ferons ce qu’il faut.
Quand Gilles l’eut rejoint, Valentin demanda :
— Tu te sens de conduire jusqu’à la voiture d’Emily ? Je n’ai pas dormi du tout et je me sens tout bizarre. Il faut ramener son Audi jusqu’ici.
— Bien sûr Val, mais comment allons-nous faire pour la sortir ? Elle repose sur son bas de caisse !
— J’ai toujours un bout de corde dans le coffre de la 2008. Tu vas la tracter pendant que je la pousserai ou je verrai comment faire. Nous devrions y arriver.
— Attends, il nous faut sa clé de démarrage pour la ramener, je demande à Lucie de fouiller ses poches si elle en a. Sinon, c’est qu’elle est dans son sac. Oh mais sapristi, son sac doit être resté dans la voiture, voiture que nous n’avons pas verrouillée !
Valentin tenta de réfléchir.
— Même en faisant tourner le moteur, placée comme elle est, son Audi ne pourra pas rouler donc elle ne peut pas être enlevée telle quelle ; en revanche, si quelqu’un a subtilisé le sac, nous pourrons la sortir de sa mauvaise position mais pas la ramener. A-t-elle une seconde clé ? Si c’est le cas, celle-ci est peut-être dans sa valise à roulettes car je suppose qu’elle n’est pas venue sans un minimum de changes, d’affaires de toilettes et autres. Tu peux demander à Lucie d’aller fouiller ? Je retourne la veiller pendant ce temps.
Cinq minutes plus tard, un nouveau grattement à la porte lui annonça le retour de Lucie qui agita un trousseau de clés auquel était également suspendu une télécommande de verrouillage de voiture.
— Merci Lucie. Si tout va bien, nous en avons pour une petite heure. Et ton Gilles est un mec super ! Irremplaçable.
La 2008 dépassa l’Audi toujours posée sur deux roues et son bas de caisse.
La portière avant côté chauffeur était ouverte, un homme était penché à l’intérieur, un adolescent d’environ dix-sept ans, près de la voiture, le regardait faire.
— Prends-les en photo pendant que je les occupe, dit Valentin qui avait retrouvé ses esprits et sa logique.
— Nous sommes partis trop vite, j’ai oublié mon smartphone.
— Tiens, prends le mien, restons méfiants.
— Vous avez un problème messieurs ? demanda Valentin en s’approchant de l’Audi.
— Ben ouais, vous voyez bien, dit le plus jeune.
— C’est votre voiture ?
— Presque. On cherche l’adresse du proprio pour racheter l’épave, appuya l’autre. Cette auto est à vous ?
— Oui, on peut dire ça, Qu’est-ce que vous cherchez dedans ? dit-il à celui qui s’était redressé. Un peu plus vieux que l’autre, il paraissait avoir une vingtaine d’années.
— Ben le nom de à qui elle est, tiens ! répondit-il, un sac de dame à la main. Vous vous appelez… heu Peter Gilmore ? questionna-t-il après avoir ouvert un petit portefeuille et consulté la carte grise.
— Absolument pas. En réalité, c’est la voiture de mon amie qui a eu ce léger accident la nuit dernière. C’est très loin d’être une épave. Nous venons la récupérer. Remettez ce sac dedans.
— Votre amie s’appelle Peter ! Tiens tiens ! Vous ne seriez pas venu pour essayer de la voler par hasard ?
— Je me pose la même question à votre propos. Peter Gilmore est le père de mon amie.
— Attendez un peu, vous dites, vous racontez, vous affirmez, ça ne suffit pas, il faut prouver !
— Ça marche dans les deux sens, prouvez votre bonne foi.
— Bon, ça suffit maintenant. Passez votre chemin, fit le moins jeune qui tenait le sac à main. Il sortit de celui-ci la clé de verrouillage électronique, l’actionna et les portières de la voiture se bloquèrent.
— Viens Momo, dit-il à son congénère, on se casse.
Valentin, main dans la poche où il avait mis le double du trousseau de clés, pressa le poussoir du bas et les portières se déverrouillèrent. Croyant avoir fait une fausse manœuvre, le plus grand réitéra son action et aussitôt Valentin renouvela la sienne. Son troisième essai donna le même résultat.
— Cela vous suffit comme preuve ? fit Valentin en sortant le jeu de clés d’Emily et en l’agitant devant les deux jeunes étonnés.
Vous remettez dans le sac la clé que vous tenez à la main et le sac dans la voiture, tout de suite ! tonna-t-il.
— Sinon ? provoqua l’interpelé qui semblait être le meneur.
— Sinon, vous voyez l’homme dans la 2008 blanche un peu plus loin ? Il vient de vous tirer le portrait et il est en train de filmer. Un signe de moi et il envoie le tout à la gendarmerie de Thônes. Prenez vite la bonne décision !
Celui qui tenait le sac ouvrit la porte chauffeur, le balança à l’intérieur, claqua violemment la portière et, suivit par le plus jeune, s’éloigna d’une démarche chaloupée.
Valentin attendit que les deux "pas nets" se soient éloignés avant de faire signe à Gilles de venir le rejoindre.
— Il était temps que nous arrivions sinon, avec ces détrousseurs d’accident, Emily aurait perdu sa clé, son sac, ses papiers et peut-être sa voiture. Bon, approche la 2008 en marche arrière, je cherche l’anneau de remorquage de l’Audi, sûrement dans le coffre, sous l’équipement de secours. Mon anneau se trouve aussi dans le coffre, sous le faux plancher, visse-le à l’arrière, derrière le petit clapet. J’en fait autant à l’avant de celle-ci. La corde maintenant.
— Tu l’as eu où cette corde ?
— C’est un bout de corde d’attache de mon grand-père, du temps où il faisait des courses en cordée sur glacier avec un collègue. Elle est réformée mais encore bien solide. Mettons-la quand même en double. Maintenant, je te confie le soin de tracter, je prends les commandes de l’Audi. Quand je te fais un appel de phares, tu roules à l’extrême ralenti jusqu’à ce que tu sentes que la corde est tendue, ensuite seulement tu envoies les gaz. Moi je braque les roues vers la route.
Sous la traction, la petite Audi glissa une vingtaine de centimètres puis la 2008 cala. La roue avant droite qui était au-dessus du vide venait de buter contre le talus caillouteux.
Valentin se pencha par la vitre avant ouverte.
— Recommençons, j’accélérerai quand je sentirai la traction, cria-t-il. Vas-y !
Après ce second essai qui se termina par un nouveau calage, l’Audi avait avancé d’un mètre.
— Le prochain coup, c’est le bon. Prêt ? Go !
Les roues avant de l’Audi cirèrent, projetant des cailloux et des gravillons sous son plancher, mais la voiture avança et se retrouva sur le goudron de la route.
— Top ! fit Gilles. Il n’y a plus qu’à défaire la corde et laisser refroidir tes disques d’embrayage qui sentent un peu le cramé !
Ils dénouèrent la corde, dévissèrent et rangèrent les anneaux de remorquage.
— Pour rentrer, tu préfères conduire laquelle ? demanda Gilles.
— Je reste dans l’Audi. Le parfum intérieur est plus suave, s’amusa pour la première fois Valentin.
Arrivés au parking du chalet, il était huit heures du matin, ils garèrent côte à côte les deux véhicules.
— Je vais boire un café bien chaud, fit Gilles. Je t’en commande un ?
— Pas maintenant, je veux d’abord savoir comment va Emily. À nouveau il gratta à la porte de la chambre, Eva vint lui ouvrir.
— Je te relaie, va déjeuner Eva et merci pour ce que tu as fait.
Eva sourit et laissa la place, Emily dormait toujours. Valentin reprit place sur la chaise et saisit une main de la jeune femme.
Venant de l’escalier, un bruit de cavalcade se fit entendre, Emily ouvrit des yeux apeurés.
— N’aie pas peur, je suis là maintenant, dit Valentin d’une voix douce, il ne peut plus rien t’arriver.
— Ce n’était pas un rêve ? Oh Valentin, merci, merci. Depuis le temps que j’attends ton retour… Moi aussi je pourrais avoir droit au bonheur ?
— Tant que tu me feras confiance, sourit le jeune homme. Tu veux te lever ? J’appelle Lucie pour qu’elle aille chercher ta valise.