Il avait été décidé que le rendez-vous général aurait lieu dans la villa de la famille de Charly. Emily qui, dans son état, avait délaissé le vélo par peur de la chute, arriva au volant de la 2008 de Valentin, son Audi Q2 étant restée dans le garage bloqué par les scellés de la gendarmerie. Charly regarda sa montre connectée et lui annonça :
— Dix-huit heures trente, ils ne vont plus tarder.
Olivier et Margot furent les premiers à la villa, puis ce furent Eva et Pascal, puis un à un, deux par deux, tous les autres à l’exception de Mathilde tenue par ses obligations musicales, rejoignirent le lieu de rendez-vous.
La tristesse, l’incompréhension voire la colère se lisaient sur les visages.
Comme quinze années auparavant, ce fut Gilles qui prit l’initiative d’exposer les faits que lui avait racontés Emily et de lancer les débats.
Florian, visage fermé, fonceur comme à son habitude lança à la cantonade :
— Mais qu’ils sont nuls ces flics. Ils réfléchissent des fois ?
Quentin tiraillé entre la défense de son métier et son indéfectible amitié pour Valentin tenta de trouver un juste équilibre.
— Mes collègues locaux ne connaissent pas la droiture de Valentin et ils sont obligés de vérifier toutes les pistes. Restons constructifs. Ça va être à nous de trouver les preuves de sa non implication dans cette affaire.
Il nous faut enquêter sur les tickets gagnants présentés à l’encaissement à Chambéry, sur l’emploi du temps de Val ce jour-là. Il faut aller voir les buralistes pour avoir leurs témoignages. Il faut trouver où l’on peut se procurer une matraque comme celle retrouvée dans ta voiture, Emily.
Il faut aussi qu’on trouve comment quelqu’un a pu s’introduire dans ton garage. Il faut trouver qui lui en veut pour ainsi l’accuser et qui est le complice dans le braquage du bureau de tabac d’Entraigues le lac.
— Vaste programme ! commenta Olivier.
— Je crois que tu as bien cerné les problèmes Quentin, approuva Gilles. Comment faire concrètement ? Des groupes de réflexion ?
— Avant cela, intervint Bouboule, nous savons tous que, après le bac, Valentin a fait deux ans d’étude à Lyon puis trois ans à Paris puis il a voyagé loin de la France pendant six ans au moins. Pourquoi d’un seul coup quelqu’un se souvient de lui et lui porte une rancune aussi tenace ?
— La seule occasion qui nous a été donnée de nous revoir et de revoir les autres de notre classe de collège récemment, ce fut à ton initiative, Amandine : les sympathiques retrouvailles au chalet Fleurs de givre, supputa Lucie. C’est là que Valentin a réapparu.
— C’est aussi ce que je crois, c’est là qu’il s’est rappelé au souvenir de tout le monde, appuya Eva.
— Je ne faisais pas spécialement attention à tout ce qui se disait aux autres tables, mais à un moment j’ai eu le sentiment qu’ils nous taillaient des shorts, commenta Bouboule aux oreilles toujours affûtées.
— À la table des autres mecs, il y avait Tony, Clément, Romuald, Alexis, Adrien et Lucas. C’est vrai que ceux-là ne portaient pas Valentin dans leur cœur, approuva Florian, ni nous d’ailleurs.
— Souvenez-vous les gars, expliqua encore Quentin, fin juin, à la suite du pot de retraite de Filedoux, nous avons longuement discuté avec madame Fontaine au sujet du siphonnage de l’essence dans le réservoir de sa Polo.
— Il ne s’agit pas de toi Amandine, fit Gilles pour détendre un peu l’atmosphère.
— Nous avions fini par piéger Romuald, continua Quentin. En tant que gendarme, sur le conseil de Valentin, je me suis chargé de lui donner un avertissement verbal. Cela a pu raviver en lui de vieilles rancœurs.
— Surtout depuis que Emily et Valentin sont ensemble, il a perdu tout espoir de la reconquérir, s’amusa encore Gilles, s’attirant un coup de coude de Lucie.
— Avant de reconquérir, il faut conquérir * et cela n’a jamais été le cas, se rebiffa Emily.
— Donc, gardons le problème Romuald dans un coin de la tête, dit Gilles redevenu sérieux.
— Si nous nous intéressions à la séquence chambérienne maintenant, dit Amandine. Par quel bout prendre le problème ?
— Voici mon avis, dit Quentin. Le vol des tickets à gratter de la FDJ a eu lieu un samedi soir à l’heure de la fermeture du bureau de tabac dans le village d’à côté et ça n’a pas été signalé tout de suite. Les tickets ont pu être présentés à l’encaissement le lundi suivant à l’heure de l’ouverture des détaillants à Chambé. Quelles réflexions cela vous inspire ?
— Le malfrat est un lève-tôt, fit Florian. Les magasins ouvrent en général vers huit heures, parfois plus tôt. Il y a soixante kilomètres d’ici Chambé soit au moins une heure de route avec les embouteillages des embauches du matin, donc il serait parti d’ici avant sept heures.
— S’il est parti d’ici, tempéra Gilles, logique.
— Valentin est bien allé à Chambéry ce lundi-là mais il a démarré à huit heures et demie, renseigna Emily.
— Bon argument pour le disculper mais un témoignage en faveur de son mari suscite toujours un doute, analysa Charly.
— Nous ne sommes pas encore mariés mais je comprends ce que tu veux dire, répondit Emily.
— Pas encore ? Ce qui veux dire que…
— C’est dans nos projets quand notre enfant sera né, rougit Emily.
— S’il n’est pas condamné à dix ans de taule pour braquage avec violence, taquina Bouboule.
— Mais non, il plaisante, corrigea Eva voyant Emily pâlir, nous allons le tirer d’affaire ton Valentin.
— Merci Eva, soupira Emily. Pascal, arrête ce genre de plaisanterie. Je prends tout au premier degré en ce moment.
— Maintenant pour effacer ta remarque Charly, je crois que Valentin prend l’autoroute et il possède un badge pour gagner du temps au péage, reprit Gilles. Avantage du système : il est possible d’avoir le relevé de ses trajets et horaires de ceux-ci auprès du gestionnaire du badge.
— Pour continuer sur Chambéry, Adrien, un des invisibles de notre classe y travaille, dit Bouboule pour se racheter. Je crois qu’il bosse à Carroufe. J’ajoute qu’il ne nous porte pas dans son cœur.
— De plus, c’est un adepte du shit et de la beuh, compléta Eva. Ce genre d’addiction finit par coûter cher.
— Peut-être dans les trois sens de l’expression, commenta finement Gilles.
— L’exposé de Pascal nous porte à soupçonner Romuald et Adrien, donc nous avons deux suspects mais pour l’instant aucune preuve pour les accuser officiellement, comment reporter la suspicion de la gendarmerie sur eux ? résuma Amandine.
— En revanche nous avons peut-être le moyen de disculper Valentin au sujet des ticket à gratter si tu te procures ses relevés de péage, Emily.
— Je m’y attelle dès mon retour.
— Maintenant il faudrait qu’on sache comment ils ont pu pénétrer dans votre garage, pensa tout haut Margot.
— Margot a raison, dit Olivier. Comment faites-vous pour y accéder ?
— Déjà il faut un badge pour pénétrer dans l’immeuble. Ce même badge permet de pénétrer dans les sous-sols par les communs de l’immeuble et ensuite il faut la clé pour ouvrir notre porte de garage, expliqua Emily.
— Bon, voyons alors comment contourner ces obstacles. Je n’ai pas de badge et je veux vous rendre visite, comment je fais ? continua Olivier.
— Tu sonnes chez nous par le bouton correspondant à notre nom sur la platine d’interphone et je déverrouille la porte de l’immeuble avec mon combiné si je sais que c’est toi.
— Si c’est quelqu’un que tu ne connais pas ?
— Ou il me dit pour quelle raison il veut entrer, ou je ne lui ouvre pas.
— C’est la règle pour tous les résidents ?
— Oui en théorie mais peut-être pas respectée par tous.
— Il y a aussi la technique du petit train, expliqua Bouboule.
— C’est quoi ça ? demanda Pauline arrivée entre temps.
— Par exemple, tu es dans un parking, tu veux sortir sans payer, tu colles à la voiture précédente et hop, tu es dehors gratos avant que la barrière soit refermée.
— Ou tu prends la barrière sur le toit de ta bagnole ! rigola Florian.
— Tu l’as déjà fait ? demanda malicieusement Gilles.
— Ben non, évidemment. Mais c’est pour expliquer. Tu attends que quelqu’un rentre normalement dans l’immeuble, tu dis « merci, j’en profite » pendant que la porte est ouverte. Peut-être même que si la personne est polie, elle te laissera passer devant. Pour accéder au sous-sol des garages, tu utilises la même technique.
— Donc, d’accord, on peut dire que n’importe qui peut rentrer dans l’immeuble mais ensuite il faut pénétrer dans le box privatif, quelqu’un d’autre possède la clé ? résuma Charly.
— En principe non. Nous avons chacun la nôtre et c’est tout.
— Sauf à posséder la clé, ce qui n’est pas le cas, ou à casser le mécanisme de blocage fermeture, je ne vois pas comment faire. Le système de verrouillage de la porte a-t-il été forcé ? demanda Gilles.
— Je n’ai pas vérifié mais Valentin m’a dit que non, répondit Emily.
— Ce n’est pas toi, ce n’est pas Valentin, rien n’est cassé, la magie n’existe pas, j’aimerais aller voir sur place car là il y a un truc, commenta Olivier.
— Il est bientôt vingt et une heure, fit remarquer Charly, je propose que nous nous retrouvions demain ici, comme aujourd’hui. Venez avec vos idées car pour Valentin, il faut absolument trouver une solution et vite.
* Dans le livre Valentin s’affirme.