Les fidèles amis de Valentin ayant décidé de se mettre ensemble, les femmes décidèrent de faire de même : Amandine, Mathilde, Lucie, Eva, Margot et Emily s’étaient donc regroupées pour occuper une table voisine. Pauline, infirmière de garde au centre hospitalier n’avait pas pu se faire remplacer mais avait-elle dit, elle serait présente le lendemain.
La belle Jade avait bien tenté de s’immiscer parmi elles mais Amandine l’avait malicieusement dirigée vers la table incomplète d’Anaïs, Louise, Océane et Marine ainsi que Morgane qui aurait préféré se mettre avec ses anciens complices garçons.
Eva commença par raconter la performance de Pascal lors de la répétition du quartet de Mathilde au grand étonnement d’Amandine, Emily et Margot.
— C’est formidable d’avoir un don pareil ! s’enthousiasma Amandine.
— Oui et non, répondit Eva. Oui, car dans son métier -je précise qu’il est accordeur d’instruments de musique- cette qualité lui est fort utile et non, car l’oreille absolue de Pascal s’accompagne d’une hyperacousie ce qui fait qu’il est souvent obligé de mettre un casque anti-bruit. Dans la vie courante certains bruits sont pour lui une souffrance. C’est un peu la même chose pour moi.
— Toi aussi tu as la bonne oreille ? demanda naïvement Emily.
— Eva, c’est le nez qu’elle a d’extraordinaire et pas seulement très joli, renseigna Mathilde. Elle travaille dans un magasin de parfumerie, elle est capable de reconnaître le parfum de chaque cliente.
— Ah oui ? C’est quoi mon parfum ? tenta de piéger Margot.
Eva, yeux fermés, tête levée et tournée vers Margot se concentra avant de déclarer :
— Verveine… Pin… Pommier sauvage… Eau de Parfum aux Fleurs de Bach… « Présence. »
— Extraordinaire ! s’exclama Margot, c’est exactement ça. Et tu te contentes de travailler dans un magasin de parfums alors que tu pourrais être « nez » chez un grand parfumeur ?
— C’est que je veux rester près de Pascal, avoua Eva en rougissant.
— Est-ce que cette qualité que tu as présente aussi des inconvénients, comme les oreilles absolues de ton mari ? voulut savoir Lucie.
— Oh oui, certaines odeurs fortes me font presque tourner de l’œil.
— Et ici, dans cette salle à manger, il y a des parfums qui te dérangent ? questionna Amandine, l’organisatrice.
— Un peu les odeurs de cuisine, beaucoup les odeurs qui imprègnent les habits des fumeurs, comme à la table des potes au Thénardier.
— Tu peux les reconnaître et les attribuer ces odeurs ?
— Oui, absolument. Tony sent le shit et la bière, Clément le tabac froid et le whisky, Romuald la beuh *, Alexis la sueur, Adrien sent le shit ** et Lucas sent l’ail. Je ne pourrais pas manger à la même table qu’eux.
— À la table des autres filles, tu as repéré quelque chose ?
— Oui, Morgane sent aussi la beuh mais Jade s’enveloppe d’un parfum beaucoup plus classe.
— Tu l’as reconnu également ? demanda Lucie. Moi j’ai trouvé qu’elle sent très bon, mais je ne sais pas reconnaître.
— Tu veux bien l’appeler pour que je ne fasse pas d’erreur, demanda Eva à Mathilde sa voisine immédiate.
— Bien sûr. Jade, tu peux venir ?
— Que se passe-t-il ? demanda cette dernière quand elle fut entre Mathilde et Eva.
— Notre amie Eva tente de reconnaître le parfum que tu portes. Vas-y Eva.
— Rose turque… lin… litchi… et… et rhubarbe. Il s’agit de Delina des Parfums de Marly.
— Mais elle est sensationnelle cette femme, approuva la belle Jade. C’est exactement ça. Extraordinaire ! Sais-tu que les « nez » sont très recherchés à Paris par les grands parfumeurs. Tu veux que je te recommande ?
Eva regarda Jade avec son gentil sourire et fit lentement non de la tête.
— Je suis trop bien dans nos montagnes avec mon mari, mais merci quand même.
— C’est qui ton mari ? Je le connais ?
— Tu le connais depuis ton arrivée parmi nous. Tu te rappelles la sortie en canoë que nous avions faite ensemble et qui a failli tourner au drame *** ? Pascal Boulot qui s’est presque noyé ? Et bien c’est le plus gentil mari du monde, et moi je m’appelle maintenant Eva Boulot.
— Je te découvre Eva, fit Emily. Il faut faire des études pour devenir « nez » ?
— J’ai fait un BTS chimie organique puis l’ESP, l’École Supérieure du Parfum. Ensuite je me suis beaucoup entraînée et je continue car dans ce domaine, s’arrêter c’est régresser.
— Et pour les yeux, ça va bien aussi ?
— Ben je suis un peu hypermétrope et Pascal est myope.
— Là tu me rassures, s’amusa Mathilde la sérieuse, j’ai eu peur que tu sois aussi tétrachromate **** et que Pascal ait en plus des qualités exceptionnelles de dégustateur. Vous auriez fait une véritable famille d’aliens !
* Mot d’argot qui désigne les feuilles de cannabis.
** Mot d’argot qui désigne la résine de cannabis.
*** Dans le livre « Valentin et la nouvelle. »
**** Tétrachromate : cas rare où l’œil d’une personne possède quatre types de cônes au lieu de trois. Cela lui permet de distinguer plus de nuances de couleurs que la majorité des gens.