Une simple veilleuse donnait le minimum de lumière requis dans la grande pièce quand Gilles vint composer le code d’ouverture de la porte. Il monta dans la chambre qu’il partageait avec Lucie, Eva et Pascal. Les femmes inquiètes ne dormaient pas, seul Bouboule ronflait.
— Nous avons retrouvé Emily, chuchota-t-il, venez, nous avons besoin de vous. Eva mit une jupe, Lucie enfila un blue-jean et ils descendirent en faisant le moins de bruit possible.
— Vous me tenez la porte, je vais la chercher. Nous allons l’installer ici et essayer de la réchauffer, elle est en hypothermie. L’hypothermie c’est grave, on peut en mourir.
— C’est bon Val, dit Gilles à son ami qui dans la voiture tenait une main de la jeune femme entre les deux siennes. Je vais la porter comme tout à l’heure, Lucie et Eva vont s’occuper d’elle.
Emily enveloppée dans sa couverture de survie grelottait toujours quand ils l’installèrent dans un fauteuil au dossier inclinable.
C’est à ce moment que le patron au sommeil léger, réveillé par les mini bruits et chuchotements descendit de l’étage. Il était deux heures trente du matin.
— Que se passe-t-il ici ?
— Une de nos amies a eu un accident de voiture. Elle n’est pas blessée mais en hypothermie. Pourriez-vous lui faire un thé chaud très sucré ?
— Je vous fais ça tout de suite, fit le patron immédiatement réactif.
— Lucie, Eva, quand on aura réussi à un peu la réchauffer, vous allez vous occuper de la mettre au lit. Valentin et moi ne pouvons pas le faire, vous comprenez, ce serait très mal vu. Patron, dit-il encore quand celui-ci revint portant une tasse et une petite théière, vous reste-t-il une chambre de libre ?
— J’en ai une à trois petits lits ici au rez-de-chaussée. Elle est destinée à mon personnel en saison, vous pouvez l’utiliser, les lits sont faits.
— Un grand merci patron. Lucie, Eva, ça ne vous fait rien de veiller Emily le reste de la nuit ?
— Ne pose pas la question, tu sais bien que nous allons le faire, déclara Lucie.
— Merci les filles, finit par dire Valentin, pris de court pour la première fois de sa vie et enfin un peu rassuré.
Quand les trois femmes eurent disparu et fermé la porte, Valentin déclara, moitié pour lui-même, moitié pour Gilles :
— Mais pourquoi a-t-elle fait ça ? Pourquoi a-t-elle fait ça maintenant ?
— Quel âge as-tu Valentin ?
— Quelle question, le même que toi, trente ans.
— Tu n’as pas envie d’avoir une descendance ?
— J’aimerais beaucoup avoir un fils, j’ai tellement de choses à lui apprendre.
— Emily a quel âge ?
— Comme nous, trente.
— Tu as ta réponse. Réfléchis ! Emily aussi aimerait avoir un ou des enfants, mais uniquement avec quelqu’un qu’elle aime et le seul homme qu’elle aime, c’est qui ? Sur ces bonnes paroles, je monte m’allonger, pas toi ?
— Je ne pourrai pas fermer l’œil, je vais m’installer dans un fauteuil et tenter de commencer mon article sur le pierrier de Tardevant.
— Après le mouton à cinq pattes, le montagnard aux trois tibias ! Bon courage !
À la lumière de son smartphone, Valentin essaya d’écrire, il n’y parvint pas.
Vers quatre heures du matin, Lucie sortit de la chambre du rez-de-chaussée et avisa la présence de Valentin.
— Je crois qu’Emily a de la fièvre, Val. Elle est très agitée. Elle a les yeux dans le vague et répète sans cesse « Valentin, Valentin. » Je ne sais pas si elle délire ou si c’est conscient mais je pense que cela lui ferait du bien qu’elle puisse te voir. Tu veux bien ?
— Oui, je vais la voir.
— Merci Val, Eva et moi allons monter et essayer de dormir un peu.
Valentin entra dans la chambre, approcha une chaise du lit d’Emily, reprit une de ses mains entre les siennes et se mit à fredonner sur un ton plus grave que l’original :
We skipped the ligth fandango
Turned cart wheels’cross the floor…
Emily, toujours les yeux dans le vague, murmura à peine distinctement :
— Oh oui, ce rêve, ce rêve… Je veux qu’il dure, qu’il dure, qu’il dure… Toujours seule à le rêver... Seule... seule... toujours seule…
Sans qu’il le veuille, les mots sortirent de la bouche de Valentin :
— Non Emily, tu n’es plus seule. Je suis là maintenant, les autres femmes ne comptent pas, n’ont jamais compté pour moi. Maintenant, je veux que tu te reposes, je veux que tu guérisses, que tu sois enfin heureuse.
Les images de leur première rencontre se matérialisèrent à nouveau dans le cerveau de Valentin : la gracieuse silhouette d’une jeune fille inconnue au bord du lac dans le soleil couchant, puis le kaléidoscope des étapes heureuses de leurs vies : leur première danse à la tombée de la nuit au bord de l’eau, leur marche main dans la main le long de la mer à Brighton, les émouvants courriels de regrets qu’elle lui avait écrits et qu’il avait négligés, son adorable ruse pour tenter de le séduire à nouveau en seconde à la sortie du lycée, la veille au soir encore après leur danse sur son air fétiche et le baiser qu’elle lui avait spontanément donné. Valentin craqua.
Il murmura « Emily, ça ne peut être que toi. Je t’aimais déjà avant de te connaître. »
Avait-elle compris ? Les mots qu’elle espérait entendre depuis plus de quinze ans avaient-ils franchi le seuil de son délire ? Elle se tourna vers Valentin, lui enserra la taille de ses deux bras, ferma les yeux et s’assoupit la tête sur ses genoux, un invisible sourire de bonheur sur le visage.