VALENTIN ET LA GRANDE REUNION

34. Retour au collège.

Valentin, dans le nouvel appartement qu’il partageait avec Emily, était en pleine rédaction d’un article sur la fabrication des fromages de Savoie quand son smartphone vibra sur son bureau. L’appareil indiquait « Message de Florian ».
« Que me veut ce grand sportif ? »
Le message était succinct : « Appelle-moi quand tu seras disponible. »
Valentin regarda l’heure sur son appareil : « quinze heures. Il doit être dans sa salle de gym. Je l’appelle tout de suite. »
— Allo, salut Flo, quel est le nouveau problème ?
— Aucun problème, au contraire. Figure-toi que monsieur Doucet, notre ancien prof de gym, m’a appelé hier, il prend sa retraite à la fin de cette année scolaire. Il m’invite à son pot d’adieu au collège vendredi prochain à dix-sept heures. Il m’a dit que je pouvais amener quelques anciens camarades. J’ai pensé à notre groupe de garçons et il est d’accord. J’ai déjà contacté Bouboule, Charly et Olivier, ils ont accepté. Je vais appeler Quentin, peux-tu contacter Gilles ?
— Bien sûr. Ça va me faire plaisir de revoir Filedoux. Sais-tu s’il y a encore en exercice des profs de notre temps ? Heu, oui d’accord, là je parle comme un vieux.
— Ben je ne sais pas. Probablement, car ils n’étaient pas si âgés que ça quand nous étions au collège. Dommage que les filles ne soient pas invitées mais Doucet n’était pas leur prof.
— Est-ce que tu sais si monsieur Tardy, le principal, est toujours en fonction ?
— Oui, je crois que oui, mais il doit approcher de ses soixante balais.
— C’est à peu près ça. Nous aimerions bien que les gens sympas ne vieillissent jamais mais comme il est impossible d’arrêter le temps… Donc je note dans mon agenda vendredi prochain à dix-sept heures.
— Nous nous regrouperons devant le portail du collège, comme avant ! À bientôt Val.

Ils étaient tous les sept un peu avant l’heure prévue devant le portail d’entrée des élèves, heureux de se retrouver, curieux de revoir leurs professeurs. Avec une remarquable ponctualité, sortant du bâtiment principal, monsieur Doucet de sa souple démarche traversa la cour puis les terrains de sport à la rencontre de ses invités.
— Désolé les jeunes, je n’ai pas la clé de ce portail, alors soit vous faites le tour pour entrer par la porte des professeurs, soit vous vous souvenez de vos escapades non autorisées, si vous comprenez ce que je veux dire, ajouta-t-il avec un malicieux sourire. La petite cérémonie débutera dans dix minutes en salle des professeurs.
Quand les sept garçons entrèrent timidement dans la salle de réunion, monsieur Doucet expliquait à ses collègues les raisons pour lesquelles il avait convié des anciens élèves à son pot d’adieu.
— Vous savez tous que le métier d’enseignant se passe essentiellement parmi les élèves et accessoirement avec vous, mes alter ego, si toutefois un prof de gym peut être votre égal ! C’est pourquoi je me suis permis de convier la meilleure équipe de jeunes dont j’ai eu la charge au cours de mes trente-huit ans de carrière. Quelques-uns parmi vous les connaissent et les ont également appréciés je pense.
Les voici : Florian Marlin moniteur ski-montagne, Olivier Chanat paysagiste, Quentin Ouvrard dans la gendarmerie de montagne, Gilles Arroux libraire, Pascal Boulot accordeur de pianos, Charles-Henri Dubois de la Capelle directeur de fabrication et Valentin Valmont journaliste reporter.
Mes chers collègues, comme c’est probablement la dernière occasion qui m’est donnée de vous parler à tous, pour mon départ à la retraite, j’ai préparé un bref discours.
« Dans ce genre d’occasion, il est d’usage qu’un collègue fasse un exposé retraçant la carrière exemplaire, le parcours sans faute, la conscience professionnelle, la valeur morale, l’exemple, le courage, la ponctualité, le rayonnement, la gentillesse, l’assiduité, la disponibilité, l’altruisme, la culture, l’entregent, la compétence de l’impétrant.
Comme c’est moi qui en parle, par modestie, je coupe !
Je ne vous dirai pas que je suis né le 10 nivôse 173 (sous le patronage de saint granit) * car vous savez que nous sommes aujourd’hui le 6 messidor de l'an 233 ** (jour de la saint romarin) ***, et donc vous risquez d’en déduire rapidement que j’ai déjà dépassé l’âge fatidique des 60 ans. Sachez cependant que même sans compter ce dépassement, ma carrière fut bien remplie. Jugez-en :
482 mois au service de l’éducation nationale.
14.460 jours de travaux forcés !
Non, j’exagère, il faut déduire les vacances : 4800 jours ; et les week-ends : 2600 ; et les jours fériés 200 ; et les congés pour accident ou maladie : 50, sans parler des jours de grève (bien peu je dois dire en ce qui me concerne !)
Mais si, mais si, il en reste des jours travaillés !
Une petite moitié.
Et bien savez-vous que, au cours de cette moitié-là, j’ai soulevé ou réceptionné (sans toucher, on n’a pas le droit !) 5.000 tonnes de gamins lors des parades de gym, mesuré 120 km de saut en longueur et 28 km de saut en hauteur, surveillé 320 km de grimper de corde.
J’ai lancé personnellement plus de 50 tonnes d’engins divers (il faut bien donner l’exemple !), bloqué et propulsé plus de 2.000.000 de ballons et donné 365.000 coups de sifflet.
J’ai fait 62.000 fois l’appel pour prononcer 1.500.000 noms et attribué 110.000 notes.
J’ai assisté à 3.500 réunions ou conseils, rédigé quelques 18.000 bulletins trimestriels. J’ai fait 120.000 km de trajet école-domicile et contribué à former -ou à déformer- plus de 6.000 élèves.
J’ai aussi usé 10 directrices, proviseurs ou principaux... Monsieur Tardy me pardonnera de ne pas l’avoir achevé !
J’ai hélas dû mettre aussi une vingtaine de colles mais bu le double de pots de l’amitié (sans qu’il y ait corrélation entre les deux).
Vous vous rendez compte à quel point je peux être fatigué ?
Aussi, je vous confirme qu’à l’occasion de cette de fin d’année, je pars en CFA.
C.F.A comme Carrière Finissant Aujourd’hui
ou Certificat de Fin d’Aptitude
mais aussi Chers et Fidèles Amis
comme Capacité à Faire Autre chose
et aussi malheureusement Certitude de Finances Amoindries.
Donc c’est inéluctable, je pars !
Au revoir et merci à tous d’avoir été mes collègues.
Les alcooliques parmi vous peuvent déboucher le champagne et pour les sportifs, j’ai prévu de l’eau, des jus de fruits et des sodas. À votre bonne santé. »
Madame Véronique Blanchin, toujours professeur de lettres, visage illuminé de gaîté, commença à applaudir lentement, rapidement suivie par ses collègues puis à tout rompre par ses anciens élèves tout sourires.

* 11 nivôse 173 : 1er janvier 1965 si on prolonge le calendrier républicain.
** 6 messidor de l'an 233 : 24 juin 2025.
*** Les saints du calendrier grégorien sont remplacés par des références à la nature, à l'agriculture et aux outils du quotidien dans ce calendrier.