Après une nouvelle réunion de concertation chez Charly au cours de laquelle chaque petite délégation exposa le résultat de son enquête, Lucie, professeure à la belle écriture fut chargée d’ordonner le tout et de le mettre noir sur blanc.
Florian pris par ses cours de ski pour un groupe d’américains, Gilles indispensable dans sa librairie dans laquelle un chef de parti politique dédicaçait son dernier livre, Charly devant se rendre en Allemagne pour les besoins de son entreprise, Pascal jugé trop fantaisiste pour être crédible, Eva trop timide, Pauline de permanence à l’hôpital, Mathilde toujours en concert en Suisse, Lucie devant sa classe de collège, Emily fatiguée et trop impliquée, ce furent Olivier et Quentin chez les garçons ainsi que Margot et Amandine chez les filles qui composèrent la délégation devant se rendre à la gendarmerie plaider la cause de Valentin.
À l’accueil, le gendarme Dupuis tiqua quelque peu en voyant se présenter tout le groupe. Amandine sans timidité et plus habituée à parler en public prit la parole la première.
— Bonjour monsieur le gendarme, est-il possible de parler à votre chef ?
— Vous devez d’abord exposer le motif de votre demande.
— Nous apportons des preuves de l’innocence de Valentin, dit immédiatement Margot.
— Hein ? Valentin qui ?
— Valentin Valmont accusé à tort du braquage du bureau de tabac d’Entraigues le Lac, précisa Amandine.
— Vous devez au préalable m’indiquer vos noms et celui de qui vous voulez dénoncer.
— Nous ne dénonçons pas, nous sommes venus pour exposer des faits ! commença à s’énerver Olivier vite calmé par la main de Margot sur son avant-bras.
— Nous venons présenter à votre supérieur le scenario réel de ce qui s’est passé à partir du samedi trente et un Octobre à Entraigues le Lac, exposa calmement Quentin. Je suis le lieutenant de gendarmerie de montagne Ouvrard, en civil car en permission.
Le gendarme Dupuis se leva rapidement et toqua à la porte du bureau marqué de la plaque « Adjudant Tourneur. » entra et referma la porte.
Au bout de quelques secondes la même porte se rouvrit.
— Vous pouvez entrer.
— Dupuis, apporter deux chaises supplémentaires ! fit l’adjudant de sa voix forte avant que le gendarme referme.
— Mesdames, messieurs, exposez-moi le but de votre requête, dit-il quand tous furent installés.
— Voilà, s’imposa immédiatement Olivier, nous sommes venus vous voir pour obtenir la libération immédiate de notre ami Valentin Valmont que vous avez accusé à tort. Nous apportons tout un faisceau de témoignages l’innocentant.
— Devant l’abondance de preuves le mettant en cause, le dossier de monsieur Valmont a été transmis au procureur de la République qui décidera s’il y a lieu de le transmettre à un juge d’instruction.
— Valentin n’est plus ici ? s’inquiéta immédiatement Margot.
— Il est probablement encore en provisoire à la prison de Bonneville.
— Mais alors continua Margot, à qui devons-nous exposer nos preuves ?
— Vous me les soumettez, je les examine et si elles sont convaincantes, je les transmets au procureur.
Quentin jeta un coup d’œil à ses amis qui acquiescèrent d’un abaissement du menton.
— Adjudant, je suis le lieutenant Ouvrard du peloton de gendarmerie de montagne, rio 3622195 actuellement en permission, donc en civil. Je suis un des amis de Valentin Valmont et nous allons vous exposer le fruit des recherches que nous avons effectuées. Arrêtez-nous si ce que nous disons vous parait invraisemblable.
Lors du braquage, le buraliste a été assommé d’un coup de matraque. Deux de nos amis se sont mis à la recherche et ont trouvé l’armurier qui a vendu cette arme de catégorie D. Elle a été vendue à cet homme.
Amandine se leva et déposa sur le bureau la photo de Tony Thénard puis se rassis.
— Ce serait lui l’un des braqueurs ? s’étonna l’adjudant.
— Non, attendez. Cet homme est camionneur. Il a acheté la matraque ainsi qu’une bombe lacrymogène pour se défendre quand il doit passer la nuit dans la couchette de son camion. Quand il a appris qu’il ne pouvait pas détenir une telle arme dans son véhicule, il l’a donnée à cet homme-ci. Il se nomme Romuald Michaud.
Quentin regarda Amandine qui présenta une nouvelle photo à l’adjudant.
— Comment reliez-vous ce Michaud au braquage ?
— Nous y venons, enchaîna Olivier. Nous avons questionné les buralistes d’Entraigues le lac et leur avons présenté deux photos : celle de cet homme ainsi qu’une autre sur lesquelles nous avions pris la précaution de calquer une cagoule noire ne laissant voir que les yeux. La dame agressée a confirmé que les couleurs des yeux correspondaient, sombres pour l’un et bleus pour l’autre, ces yeux qu’elle avait bien vus quand elle s’est fait ligoter.
En outre, son appréciation des tailles des agresseurs correspond à la réalité de ce que nous connaissons d’eux : à bien peu près un mètre soixante-dix-sept pour celui aux yeux noirs et un mètre quatre-vingt-cinq pour l’autre. Elle a aussi précisé que pour ce dernier, quelques cheveux blond foncé sortaient de sa cagoule.
L’adjudant s’agita un peu sur son siège.
— Deux témoignages sur deux faits différents ne constituent pas réellement une preuve. La vraie preuve matérielle est qu’une partie du butin a été retrouvée dans le garage de monsieur Valmont et que sans clé on ne peut pas y pénétrer.
— C’est un point qui nous a bien soucié en effet, continua Olivier. Je suis personnellement allé inspecter cette porte de garage sans y entrer car il y a toujours vos scellés. J’ai demandé à un voisin de me permettre d’examiner son système de fermeture, mentit Olivier. Voici à quoi il ressemble.
Amandine encore se leva et déposa les tirages des photos d’Olivier.
— Donc vous êtes d’accord que sans clé, sauf à briser la serrure ce qui n’est pas le cas, personne d’autre que le propriétaire ne peut pénétrer dans ce garage pour y déposer des pièces à conviction.
Olivier laissa volontairement passer quelques secondes de silence pour mieux affirmer :
— C’est peut-être là le défaut de votre enquête. Il est possible d’entrer dans ce garage sans le déverrouiller avec une clé et sans briser quoi que ce soit. Regardez cette nouvelle photo.
Amandine se leva pour la déposer.
— Ceci est un agrandissement. Il montre le bas extérieur de la porte du garage à Valentin.
— Oui, qu’y a-t-il à voir ?
— Ce minuscule trou percé dans la tôle à quelques centimètres au-dessus du sol.
— OK, je le vois. Que faut-il en déduire selon vous ?
— Avec une fine tige d’acier, un rayon de vélo par exemple, introduit dans ce trou, on peut accrocher un maillon de la chaîne de fermeture et donc soulever la pièce de blocage en baissant le bout extérieur de la tige qui alors fait levier.
L’adjudant passa plusieurs fois une main sur son crâne en signe de perplexité avant de reconnaître :
— Effectivement, c’est une possibilité d’ouverture mais cela ne prouve en rien l’innocence de votre ami car il aurait fallu que le tiers en question réussisse d’abord à pénétrer dans l’immeuble, puis dans les garages, perce le trou, dépose les preuves, réussisse à refermer et à ressortir sans se faire remarquer. Et puis où aurait-il branché sa perceuse ?
— Mon adjudant, objecta Olivier, avec une mini-chignole et une mèche de deux ou trois, pas besoin d’électricité pour percer une tôle pas si épaisse que ça.
Ensuite, pour entrer dans l’immeuble, rien de plus facile, vous appuyez sur un bouton de l’interphone et quand quelqu’un décroche, il suffit de dire « excusez-moi, mais j’ai oublié mon badge, pouvez-vous m’ouvrir ? » ou encore d’attendre qu’une personne entre ou sorte et de dire « j’en profite. »
Maintenant il suffit de baisser manuellement la porte du garage pour qu’elle se referme et se verrouille. Vous pouvez refaire ces vérifications et en même temps ôter vos scellés qui empêchent Emily, la compagne de Valentin, de se servir de sa voiture.
— Comment expliquez-vous que la personne qui aurait déposé le sac dans le garage savait qu’il appartenait à votre ami ?
— Il est possible que Romuald Michaud ait habité dans cet immeuble et en connaisse la configuration.
— C’est une supputation.
— Vérifiable auprès du syndic de l’immeuble, mon adjudant.
— Pourquoi cet homme aurait-il choisi de faire accuser monsieur Valmont ?
— Il lui porte une rancune tenace et ce depuis les années collège. Je me rappelle qu’il avait reçu une bonne trempe de la part de Valentin suite à une tentative de guet-apens.
— Et son complice présumé ?
— C’est un mec terne, probablement facilement influençable, il faisait partie des quelques-uns de notre classe qu’on appelait les invisibles. Il se sera laissé entraîner par ce hâbleur de Romuald Michaud.
— Ce n’est pas fini, dit à son tour Margot. Un stock de tickets à gratter a été volé. Un ticket gagnant mille deux cents euros n’a pas été encaissé et se trouvait avec d’autres, qui eux étaient perdants, dans le fameux sac de pseudo preuves. Cela nous a semblé étrange. Nous avons consulté le règlement de la FdJ.
Vous savez sûrement aussi bien que nous que seuls les tickets d’un gain de deux cents euros ou moins sont payés directement par les détaillants, les autres le sont par la FdJ sur indications de coordonnées, ce qui explique que seuls les tickets de petits gains aient été présentés car il y avait selon toute probabilité d’autres tickets gagnants dans le lot dérobé.
Maintenant, je reviens aux photos des deux hommes que nous soupçonnons et que vous avez sur votre bureau. Nous savons que le plus grand des deux travaille à Chambéry. Avec mon mari Olivier Channat ici présent, nous sommes allés à Chambéry questionner des buralistes et celui-ci, dit-elle en se levant et en posant le doigt sur la photo d’Adrien, a été reconnu. Bien que n’étant pas un client habituel, il a présenté plusieurs des tickets volés à l’encaissement le lundi qui a suivi le braquage, peu après l’ouverture du magasin.
— Oui oui oui… Je vais vous demander de nous répéter tout ça pour établir le procès-verbal de vos déclarations.
— Inutile, nous en avons fait le récapitulatif complet par écrit. Voici un double de celui-ci que nous pouvons tous signer, conclut Quentin.
— Peut-on savoir ce que vous avez décidé ? Quand notre ami sera-t-il libéré ? questionna Amandine impatiente pour Valentin.
— Je fais suivre vos témoignages au procureur de la République qui est le seul à pouvoir prendre la décision. Je devrais être rapidement averti et chargé des auditions des autres suspects. Qui dois-je avertir ?
— Voici mon numéro, dit Amandine en posant sur le bureau un bristol à l’en-tête « Évènementiel 74 »